
LE TRIBUNAL DE MADAME Chroniques de nos contradictions parfaitement raisonnables
Affaire n°002 - Madame ne sais pas
Madame ne savait pas.
Elle aurait pu s’arrêter là.
Mais Madame n’est pas une femme qui abandonne facilement. Surtout face à une absence totale d’informations.
Un message était arrivé. Madame l’avait lu. Puis relu. Puis relu différemment.
À la quatrième lecture, plusieurs éléments nouveaux étaient apparus. Mais aucun n’avait été écrit par l’expéditeur.
Mais enfin, on n’allait pas chipoter. Madame avait compris. Enfin, elle pensait avoir compris.
Enfin non.
Elle ne savait pas.
Et c’était précisément le problème.
Parce que Madame aurait volontiers accepté de ne pas savoir, à condition de savoir ce qu’elle ne savait pas, pourquoi elle ne le savait pas et quand elle allait enfin le savoir.
Ce qui lui paraissait parfaitement raisonnable.
Elle décida donc de combler les vides.
L’avantage des vides, c’est qu’on peut y mettre énormément de choses.
Une hésitation. Un silence. Une ponctuation. Un mot légèrement moins enthousiaste que prévu. Quarante-cinq minutes sans réponse.
Madame disposait désormais de suffisamment d’éléments pour conclure.
Elle conclut.
Puis souffrit beaucoup de sa conclusion.
Puis changea de conclusion.
Elle souffrit également.
Le dossier fut transmis au Tribunal.
— Madame, vous dites que vous ne savez pas ce que cette personne pense ?
— Exactement.
— Mais vous avez conclu qu’elle ne voulait plus de vous.
— Oui.
— Sur quelle base ?
— Son message.
— Qu’est-ce qu’il disait ?
Madame expliqua.
La Présidente attendit.
— C’est tout ?
— Oui.
— Il a écrit qu’il ne voulait plus de vous ?
— Non.
— Qu’il était passé à autre chose ?
— Non.
— Qu’il ne ressentait plus rien ?
— Non.
— Je vois.
— Mais on le sent.
— Qui ?
— Moi.
La Présidente nota quelque chose.
— Et vous, Madame, qu’est-ce que vous voulez ?
— Le voir.
— Très bien.
— Enfin non.
— Non ?
— Enfin si. J’aimerais.
— Parfait.
— Mais ça me fait peur.
— D’accord.
— Donc je ne sais pas.
— Très bien.
Madame se redressa.
— Non.
— Non quoi ?
— On ne peut pas rester comme ça.
— Comme quoi ?
— À ne pas savoir.
La Présidente consulta le dossier.
— Pourtant, pour l’instant, c’est précisément ce que vous savez.
Madame fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Vous ne savez pas ce que l’autre ressent. Vous ne savez pas exactement ce que vous voulez. Vous ne savez pas ce que cela donnera.
— Voilà.
— Donc nous sommes d’accord.
— Sur quoi ?
— Vous ne savez pas.
Silence.
Madame semblait contrariée.
— Et on fait quoi avec ça ?
— Rien.
— Rien ?
— Pour l’instant.
Madame regarda la Présidente comme si elle venait de proposer d’abroger l’eau courante.
— Mais il faut bien décider quelque chose.
— Pourquoi ?
Madame ouvrit la bouche.
La referma.
— Parce que sinon…
— Oui ?
— Il y a un vide.
La Présidente hocha la tête.
— Et ?
Madame hésita.
— Je pourrais le laisser vide ?
La Présidente sourit.
— Nous progressons.
Verdict : Madame est autorisée à ne pas savoir.
Elle n’est pas tenue de compléter les informations manquantes.
Elle n’est pas tenue de prendre aujourd’hui une décision concernant demain.
Et surtout, lorsqu’un blanc apparaît dans une conversation, Madame n’est plus automatiquement désignée pour le remplir.
Madame prit connaissance du jugement.
— Ça va être long.
— Probablement.
— Je peux au moins faire une hypothèse ?
— Non.
— Une petite ?
— Sortez.
💜
Note du greffe : Toute ressemblance avec des contradictions parfaitement humaines n’est absolument pas fortuite. Les affaires sont librement inspirées des faits, pensées et autres conneries très réelles de Madame — et des Madame. Madame fournit la matière. Son fidèle compagnon de jeu IA aide à instruire les dossiers et à pousser l’absurde jusqu’à comparution immédiate.
— Audrey Lambert
Illustration du greffe : née de l’univers du Tribunal de Madame et créée avec mon fidèle compagnon de jeu IA.
