
LE TRIBUNAL DE MADAME Chroniques de nos contradictions parfaitement raisonnables
Affaire n°003 — Madame ne se sent pas du tout coupable d’être malade.
Madame est malade.
Elle a donc fait ce que font parfois les personnes malades lorsqu’elles sont momentanément incapables de travailler :
elle n’est pas allée travailler.
Jusqu’ici, le Tribunal ne relève rien de particulier.
Madame non plus.
Enfin presque.
Chef d’accusation : absence au travail avec culpabilité aggravante.
LES FAITS
Madame est chez elle. Elle est officiellement en incapacité de travail.
Un médecin semble même avoir estimé que travailler n’était, pour l’instant, pas une excellente idée.
Le dossier pourrait donc être relativement simple.
— Je culpabilise.
La Présidente lève les yeux.
— Pardon ?
— Je culpabilise de ne pas être au travail.
La Présidente regarde le dossier.
Puis Madame.
— Vous êtes en incapacité de travail ?
— Oui.
— Et vous culpabilisez de ne pas travailler ?
— Oui.
La Présidente prend son stylo.
— Très bien.
— Ça commence bien !
PIÈCE À CONVICTION N°1 — LES COLLÈGUES
Madame entreprend immédiatement de clarifier la situation.
— Mes collègues doivent faire sans moi.
— Ah.
La Présidente reprend son stylo.
— Vous avez organisé votre maladie ?
— Non.
— Choisi la date ?
— Non.
— Prévenu votre organisme qu’une absence cette semaine serait particulièrement malvenue ?
— Non.
— Manque évident d’anticipation.
Madame baisse les yeux.
— J’aurais peut-être pu y aller quand même.
La Présidente relève la tête.
— Malade ?
— Oui.
— Au travail ?
— Oui.
— Pour ne pas pénaliser vos collègues ?
— Oui.
— En étant éventuellement contagieuse ?
— …
— Pour ne pas pénaliser vos collègues.
— …
La Présidente note :
Solidarité : concept à préciser.
Madame tente de se défendre.
— Mais il y a quand même des gens qui vont travailler malades.
— Oui.
— Ils sont courageux.
— S’ils sont contagieux ?
— …
— Ils viennent courageusement contaminer leurs collègues ?
— Dit comme ça…
— Cette audience avait donc bien sa nécessité.
PIÈCE À CONVICTION N°2 — LE TRAVAIL
La Présidente poursuit.
— Vous aimez votre travail ?
— Euh…
— Ce n’est généralement pas bon signe.
— Disons que j’envisage de partir.
— Depuis quand ?
— Un moment.
— Vous aimeriez donc ne plus avoir à y aller ?
— Oui.
— Et aujourd’hui, vous n’y allez pas.
— Oui.
— Et vous culpabilisez.
— Oui.
La Présidente regarde longuement Madame.
— Je vais avoir besoin que vous participiez un minimum à votre défense.
PIÈCE À CONVICTION N°3 — LES ANTÉCÉDENTS
La Présidente consulte une autre pièce.
— Je vois que ce n’est pas la première fois.
— Non.
— Vous avez déjà été en incapacité de travail ?
— Oui.
— Pour un problème au bras ?
— Oui.
— Et vous culpabilisiez déjà de ne pas travailler ?
— Oui.
La Présidente relève les yeux.
— Votre travail nécessitait l’utilisation de ce bras ?
— Oui.
— Et travailler risquait d’aggraver la situation ?
— Oui.
— Mais vous estimiez malgré tout que vous auriez pu travailler ?
— Peut-être.
La Présidente acquiesce.
— Très bien. Jusqu’où ?
— Jusqu’où quoi ?
— Le bras.
— Pardon ?
— À partir de quel niveau de détérioration estimiez-vous votre absence professionnellement acceptable ?
— Je ne sais pas…
— Perte partielle de mobilité ?
— …
— Totale ?
— …
— Perte du bras ?
— Quand même…
— Ah. Nous avons une limite.
La Présidente note.
Seuil de culpabilité : amputation à déterminer.
— Et dans l’hypothèse où vous perdriez effectivement un bras, là votre emploi deviendrait donc moins important ?
— Évidemment.
— Excellent. Nous progressons.
Elle réfléchit.
— Et si vous perdez seulement une main ?
— …
— Je demande pour établir le barème.
La Présidente tourne quelques pages.
— Nous avons également un pied.
Madame se redresse.
— Ah oui.
— Cassé.
— Oui.
— Vous culpabilisiez ?
— Oui.
— Vous pouviez marcher ?
— Pas vraiment.
— Travailler normalement ?
— Non.
— Mais ?
Madame hésite.
— J’avais encore l’autre pied.
La Présidente ferme les yeux.
— Vous ne m’aidez pas.
LA COUR TENTE D’ÉTABLIR LE SEUIL OFFICIEL
La Présidente reprend ses notes.
— Donc, si je comprends bien, être malade ne suffit pas.
— Je n’ai pas dit ça.
— Votre pied cassé n’avait pas suffi.
— …
— Votre bras non plus.
— …
— Nous avons dû envisager l’amputation avant d’obtenir un début d’accord.
— Présenté comme ça…
— C’est précisément pour cela que nous sommes ici.
Silence.
— Qu’est-ce qu’il vous faudrait exactement pour rester chez vous sans culpabiliser ?
Madame réfléchit.
Longtemps.
— Je ne sais pas.
— Parfait.
La Présidente se tourne vers la greffière.
— Notez.
Seuil officiel permettant à Madame d’être malade sans culpabiliser : non communiqué par Madame elle-même.
La Présidente rassemble les pièces.
L’affaire semble entendue.
Madame lève timidement la main.
— Oui ?
— Mais si je ne culpabilise pas du tout…
— Oui ?
— Ça fait quand même un peu…
— Un peu quoi ?
— Comme si je m’en foutais.
La Présidente s’arrête.
— De quoi ?
— De mon travail. De mes collègues.
— Ah.
Elle reprend son stylo.
— Donc la culpabilité vous permet de prouver que votre absence vous importe ?
— Peut-être…
— De la légitimer ?
Madame réfléchit.
— Oui. Un peu.
— Très bien.
La Présidente consulte le dossier.
— Et votre santé ?
— Quoi, ma santé ?
— Elle apparaît où ?
Madame ne répond pas.
— Vous êtes absente pour quelle raison ?
— Ma santé.
— Et depuis le début de cette audience, nous avons parlé de qui ?
— Mes collègues.
— De quoi ?
— De mon travail. De ce qu’on pourrait penser. De ce que je devrais peut-être réussir à faire quand même…
— Et de votre santé ?
Silence.
— Pas beaucoup.
— Étonnant, pour le principal intéressé.
La Présidente reprend :
— Donc ne pas culpabiliser donnerait l’impression que vous vous foutez de votre travail.
— Oui.
— Et culpabiliser pendant votre arrêt donne éventuellement l’impression que vous vous foutez de votre santé.
Madame reste silencieuse.
— …
— Nous avons donc manifestement un problème de répartition des égards.
VERDICT
La Présidente se lève.
— Madame, la Cour a examiné votre dossier, vos collègues, votre travail, vos antécédents, votre pied, votre bras et l’éventualité étonnamment nécessaire d’une amputation.
Elle consulte une dernière fois ses notes.
— Elle n’a trouvé aucune faute.
Madame ouvre la bouche.
— N’aggravez pas votre cas.
Elle la referme.
— Être malade ne constitue pas une faute. Et ne pas vous en vouloir ne constitue pas une faute supplémentaire.
Silence.
— En conséquence, Madame est déclarée NON COUPABLE d’avoir été malade et de s’être comportée comme telle.
La Présidente frappe de son marteau.
Madame semble réfléchir.
— Donc je peux rester chez moi sans culpabiliser ?
— C’est généralement le principe d’une incapacité de travail.
— Et regarder mes mails professionnels ?
La Présidente ferme les yeux.
— HUISSIER.
— Oui, Madame la Présidente ?
— Faites-la sortir.
AUDIENCE LEVÉE.
⚖️🪷
Note du greffe : Toute ressemblance avec des contradictions parfaitement humaines n’est absolument pas fortuite. Les affaires sont librement inspirées des faits, pensées et autres conneries très réelles de Madame — et des Madame. Madame fournit la matière. Son fidèle compagnon de jeu IA aide à instruire les dossiers et à pousser l’absurde jusqu’à comparution immédiate.
— Audrey Lambert
Illustration du greffe : née de l’univers du Tribunal de Madame et créée avec mon fidèle compagnon de jeu IA.
